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Comme il faisait bon vivre aux Peyre-Long, quartier des Espinets à Saint-Paul-de-Vence
Vie rurale d’autrefois :
Une vie de quartier simple et solidaire sur le chemin de Peyre-Long
Avant que les villas ne poussent derrière des portails fermés, avant que les voitures ne défilent sans un bonjour, il y avait les Espinets, ce petit coin de Saint-Paul-de-Vence où l’on vivait ensemble. Pas côte à côte, mais ensemble. En racontant ces souvenirs, je n’ai pas seulement envie de célébrer une époque révolue. Je veux que ceux qui vivent ici aujourd’hui comprennent qu’ils marchent sur une terre pleine d’histoires, qu’ils côtoient les descendants de bâtisseurs discrets, qu’ils habitent un quartier dont l’âme mérite d’être respectée, transmise et aimée.
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Un quartier de pierres, de pins… et de gens bien
L’Espinet, en provençal, est une petite épine.
Le nom donné au quartier des Espinets étaient donc bien trouvé. Les Espinets, c’était les genêts et les épines de pins sur une crête rocheuse. Un coin de colline un peu rude, mais généreux pour qui savait l’apprivoiser.
C’est surtout du chemin de Peyre-Long, « long chemin de pierre », dont je veux vous parler ici. Autrefois sentier muletier, il reliait Saint-Paul à Cagnes, sinuant entre les collines avant que l’après-guerre ne vienne y poser les premières maisons. Il fallait alors plus que du courage : il fallait y croire. Défricher, dynamiter, bâtir. Et c’est ce que fit mon grand-père, Honoré Boniface, dit Retou, ainsi que tous les pionniers dont je vais vous parler.
Retou, les oliviers, et les faïsses
En 1949, sur un vaste terrain hérité de son père saint-paulois, mon grand-père Retou décida de s’y installer pour y construire sa maison et y faire des cultures. Il y avait là quelques oliviers déjà centenaires à l’époque, et le vieux cabanon pour ranger les outils. Le terrain était brut : pas d’eau courante, pas de route, et une roche omniprésente. Comme chez ses voisins, il fallut défricher puis façonner les fameuses « faïsses » – ces terrasses provençales aménagées à la main, à coups de pioche et parfois de dynamite, pour pouvoir cultiver un peu de terre.
Chaque jour, il parcourait à pied les deux kilomètres qui séparaient le quartier des Cayrons de sa campagne saint-pauloise. Depuis son mariage en 1949, il vivait avec sa jeune famille chez les grands-parents de son épouse, Paul Garcin et Gabrielle Marino. À cette époque, les soins à domicile n’existaient pas : avant même de rejoindre ses terres, il devait s’occuper d’eux — les laver, les lever, les faire manger. Pour un homme de vingt-deux ans qui commençait tout juste sa vie, cette responsabilité faisait partie du quotidien et alourdissait encore des journées déjà longues. Les grands-parents Garcin disparurent tous deux en 1950.
Ma grand-mère Lucile Ghetti , qui avait obtenu à seize ans son diplôme pour l’enseignement primaire, ne devint jamais institutrice : la terre avait besoin d’elle, et elle œuvra aux côtés de son mari, saison après saison… Quelques années plus tard, vers 1955, sa santé se fragilisa. L’arrivée de leur deuxième enfant — ma mère — obligea alors la famille à quitter les Cayrons pour s’installer à Cagnes-sur-Mer, chez les parents Boniface, où mon arrière-grand-mère Rosa put aider à s’occuper des petites.
C’est sans doute à cette période qu’il acheta sa première voiture, une lourde Mercedes, devenue indispensable pour assurer chaque jour le trajet jusqu’à ses terres.
La maison, construite en 1957, s’inscrivait au milieu des faïsses patiemment façonnées. Les cultures se faisaient alors entièrement en plein air. On y plantait surtout des œillets, qui demandaient une attention quotidienne, mais aussi des mimosas et un peu de maraîchage pour nourrir la famille. Un poulailler, quelques lapins pour la table et plusieurs arbres fruitiers — pêchers, cerisiers, citronniers — complétaient cette petite exploitation.
C’était une vie tournée vers l’autonomie, comme la rêvait mon grand-père : travailler pour soi, sans patron. Le travail était rude, mais il donnait un sens profond à son quotidien. Ce n’est que vers les années 1970 que les premières serres furent installées, ouvrant une nouvelle étape dans l’exploitation.
La culture de la fraise et des framboises vint s’ajouter aus fleurs et ravir quelques restaurateurs du coin. Je pense par exemple à l’auberge des Cayrons qui s’appelait le Coq Hardi où de nombreux évènements familiaux furent célébrés jusque dans les années 80.
À cette époque, les propriétés n’avaient ni portail, ni clôture : les voisins entraient librement, comme on pousse la porte d’un ami. L’hospitalité allait de soi. Les habitations étaient pensées avant tout pour le travail. Au rez-de-chaussée se trouvaient le garage et la salle des fleurs, avec ses bassins en béton où les bouquets fraîchement coupés restaient quelques heures avant le départ pour la vente. L’étage était réservé à la vie familiale, et l’on y accédait uniquement par un escalier extérieur.
Les fleurs étaient d’abord vendues à la criée Falcini d’Antibes, près de la gare ferrovière, puis, avec l’évolution des circuits commerciaux, au M.I.N. de Nice. Plus tard, une partie de la production prit même la route de Rungis : Marius, son frère, s’étant installé en région parisienne, y tenait un banc de fleurs. C’est par son intermédiaire que partaient les œillets et le mimosa cultivés sur les terres familiales, prolongeant à distance le travail entrepris ici.
Les voisins : des familles, des accents, et beaucoup de cœur
Autour de lui, ces autres pionniers, c’étaient les familles Ganzini, Giorsetti, Ferrari, Zuliani, Fieni, Corniglion… la plupart venus du Piémont avec leur esprit de famille.
Parmi eux, Jacques Ganzini, qui acheta en 1957, à la famille Sauvan, un terrain jugé trop rocailleux pour être cultivé. Il fallut dynamiter la pierre pour façonner des restanques et en faire une terre cultivable. Les fils de Joseph Fieni, racontèrent que leur père dû aussi défricher ses parcelles à la main et à la baramine, aidés d’ouvriers cagnois qui buvaient un petit verre de rhum avant le travail pour se donner du courage !
L’entraide, une évidence
C’étaient tous des gens courageux, qui s’échinaient le dos courbé au travail, de l’aube jusqu’à la tombée du jour, parfois même la nuit lorsque des gelées menacées leurs cultures. Les parents réveillaient les enfants à minuit : il fallait protéger les cultures à tout prix. Certains se souviennent encore des piles de vieux journaux Nice-Matin qu’on étalait soigneusement sur les œillets, avant de les recouvrir de lourds rouleaux de paillasson. C’était dur, le froid était glacé, mais c’était indispensable pour sauver la récolte. Cette vie de labeur était leur lot à tous.
Ils savaient ce que signifiait « s’entraider pour vivre ». On s’échangeait des denrées, des outils, des conseils, contre un coup de main. Lorsqu’un grand coup de Mistral arrachaient quelques structures de serres, tout le monde s’attelaient à la réparation. Lorsqu’un voisin malchanceux oubliait de reformer le robinet, se retrouvant avec un bassin vidé de son eau, les autres lui apportaient de leur eau pour sauver ses cultures. Dans le quartier la solidarité ne manquait jamais.
Mme Ferrari faisait partie de ces voisines au grand cœur. C’était une très gentille dame, habitant juste en face, à l’angle du chemin des Esparlings. Au début des années 50, lorsque mes grands-parents travaillaient sans relâche dans leur campagne, elle gardait parfois ma tante. À cette époque, la maison familiale n’existait pas encore : il n’y avait qu’un vieux cabanon, sommaire et glacé l’hiver. Quand le froid devenait trop mordant, les voisines n’hésitaient à ouvrir leur porte à tour de rôle.
Mme Fieni les recevait aussi de temps à temps. C’est chez elle que ma tante découvrit, un après-midi de goûter, la fameuse confiture de châtaigne — une vraie découverte au nom bien curieux ! Ce geste simple et répété résume à lui seul l’esprit de solidarité et de confiance qui régnait aux Espinets.
Avant le confort moderne
Avant l’arrivée de l’eau courante et de l’électricité, la vie au bout du chemin n’avait rien d’un long fleuve tranquille. Au-delà de la propriété Zuliani, il fallait faire preuve d’ingéniosité : une petite rigole avait été creusée le long de la route pour acheminer l’eau depuis le début du chemin jusqu’aux grands bassins où l’on remplissait les arrosoirs.
Pour s’éclairer, quelques habitants bénéficiaient déjà d’un branchement sommaire : deux fils électriques partaient de la propriété Zuliani pour alimenter la maison des Fieni.
Les autres s’en remettaient encore aux lampes à carbure, dont la flamme vacillante projetait une lueur dorée sur les murs. C’était une époque où chaque geste demandait de l’effort, mais où la débrouille et l’entraide tenaient lieu de confort.
Le progrès arrive aux Peyre-Long
Le temps du progrès arriva peu à peu dans le quartier. À l’origine, seul un chemin étroit et pierreux permettait de circuler : on n’y passait qu’en charrette. Puis Monsieur Zuliani fit élargir la voie jusqu’à chez lui, de sorte que les voisins laissaient leur voiture devant son terrain.
Les habitants, unis par la volonté d’améliorer leur quotidien, décidèrent alors de se regrouper pour financer eux-mêmes l’arrivée de l’eau et de l’électricité. En 1953-1954, ils contractèrent un crédit auprès d’EDF et de la compagnie des eaux, permettant ainsi de raccorder tout le quartier à ces nouveaux conforts modernes.
Quelques années plus tard, les nouveaux riverains, désireux d’accéder à leurs maisons et d’acheminer plus facilement leur production, demandèrent la création d’une véritable route au maire. Marius Issert et son conseil municipal firent alors construire la route du chemin des Peyre-Long et des Esparlings en 1957.
M. Issert eut aussi la sagesse de préserver la tranquillité du chemin : dans les années 80, il s’opposa au projet de Mme Sauvaigo, alors maire de Cagnes-sur-Mer, qui souhaitait désenclaver le chemin de Peyre-Long pour en faire une voie de passage vers Cagnes. Sans son refus, le quartier aurait sans doute perdu sa quiétude. Aujourd’hui encore, les habitants reconnaissent que ce fut une décision exemplaire, qui a permis aux Peyre-Long de conserver son âme paisible et son charme campagnard.
Le temps des loisirs : l’âme joyeuse des Espinets
Ma mère me racontait que lorsque mon grand-père acheta l’un des premiers postes de télévision au début des années 1960, certaines soirées devenaient animées ! Aux grandes occasions – notamment les combats de boxe, très populaires à l’époque – les voisins arrivaient. On sortaient toutes les chaises de la maison et tout le monde s’installait dans la salle à manger. On se pressait devant l’écran, on commentait, on riait, on vivait dans la joie et le partage !
La télévision dans les campagnes n’était pas seulement un divertissement : elle représentait avant tout un lien social et une ouverture sur le monde. Ainsi, au soir de l’assassinat du président John F. Kennedy, Mme Fieni vint avec sa fille Jeanine frapper à la porte de Retou pour demander à regarder le journal télévisé et comprendre ce qui venait de se passer.
Les parties de pétanque sur le chemin animaient les dimanches après-midi. C’était un vrai rendez-vous du quartier, où l’on jouait sérieusement, mais toujours dans la bonne humeur. Tout le monde était la bienvenue. Certains voisins venaient parfois accompagnés de leur invité du jour.
Avec le temps, la route devint trop fréquentée, et les parties de boules furent de plus en plus souvent interrompues. Alors, pour préserver ces moments de convivialité, mon grand-père fit aménager, dans les années 70, un véritable terrain de pétanque sur sa propriété. Les autres joueurs participèrent à sa création en fournissant le sable.
Les enfants, eux aussi, vivaient dehors. Le quartier était calme, et le chemin de Peyre-Long se terminant en cul-de-sac, il n’y avait pas de danger. Ils passaient d’une maison à l’autre, jouaient, grimpaient aux arbres, organisaient leurs petites aventures. Tant qu’on ne les réclamait pas pour aider aux tâches, ils étaient libres de vivre leur enfance en plein air, à leur rythme, au grand air.. Parfois, les mamans se retrouvaient et se joignaient à leurs promenades.
Dans les années 1980 à 90, j’ai moi aussi connu cette liberté, et elle m’a offert l’une des enfances les plus douces que l’on puisse imaginer.
Les derniers passages du village
Il fut un temps où certains commerçants sillonnaient encore le quartier avec leur camionnette.
L’épicier ambulant attirait les enfants avec ses bonbons, tandis que le limonadier Chiapella proposait bière et limonade. Ces passages réguliers étaient autant d’occasions d’échanges entre voisins et contribuaient à entretenir le lien social.
Le boulanger, lui, passait chaque semaine. Je me souviens qu’il faisait encore sa tournée jusque dans les années 1990, déposant une grosse miche de pain de campagne dans la petite hutte que mon père avait construite près de la boîte aux lettres. Le facteur aussi connaissait chaque habitant du quartier.
Des souvenirs, des chamailleries mais une amitié sincère
Bien sûr, il y avait aussi des querelles de voisinage. Une histoire de clôture déplacée, une haie qui déborde, ou la vitre d’une serre cassée accidentellement… Mais jamais rien d’irréparable. Car on savait que l’on aurait besoin les uns des autres. Il fallait se parler, il fallait se croiser, il fallait vivre ensemble.
Avec les années, mes grands-parents nouèrent de vraies amitiés de voisinage, notamment avec Jacques et Marianne Ganzini, un couple de Piémontais installés dans la maison voisine la même année.
Tous travaillaient dur, du lever du jour jusqu’à midi, puis de nouveau l’après-midi jusqu’à la tombée du soir, même les jours de fête. Et pourtant, ils trouvaient toujours un moment pour se retrouver, partager un verre ou échanger quelques mots avant de reprendre le fil du quotidien. Ils partageant avant tout des valeurs communes : le travail et la famille.
Je me souviens avoir assisté, enfant, à l’un de ces instants chez les Ganzini : ils faisaient goûter leur vin de leur propre production, un vin de table comme on en faisait ici, issu des quelques vignes du jardin. On appréciait le vin de raisin framboisé, bien que celui-ci, disait-on en riant, avait la réputation de rendre un peu fou ! Entre rires, travail et entraide, cette amitié sincère ne s’est jamais démentie, même avec le temps.
Je me souviens aussi d’un moment marquant dans la vie du quartier : les noces d’or des parents Ganzini, célébrées dans les années 1980 par le père Bernard.
La messe avait eu lieu en extérieur, sur le petit terrain situé devant la maison de M. Papillon, à l’intersection du chemin des Esparlings. Ce jour-là, toutes les anciennes familles du quartier s’étaient retrouvées pour partager la joie des vieux mariés.
Ces moments simples nous rassemblaient et faisaient vivre l’esprit de communauté des Peyre-Long — une grande famille.
Un esprit de quartier qui perdure à Saint-Paul-de-Vence
Et cet esprit n’a pas complètement disparu. Les enfants de ces familles et les petits-enfants sont encore là. Ils entretiennent les terres, les oliviers, les souvenirs, et parfois même les traditions. Il y a quinze ans, M. Vincent Paddelini, nouvel habitant aux Peyre-Long, eut la belle idée de créer une association de quartier. C’était sa manière à lui de dire « merci » pour l’accueil, et de faire perdurer cet esprit si rare.
Depuis, chaque année, l’Association des voisins des Peyre-Long et Esparlings se réunit autour d’un repas joyeux, où chacun apporte un peu de lui-même à travers des plats traditionnels. Cette année, Mme Zuliani nous a régalés avec sa fameuse soupe au pistou, tandis que Jocelyne Corniglion avait préparé ses délicieux farcis. Et comme toujours, nous avons partagé bien plus qu’un repas : des rires, des histoires et la joie simple d’être ensemble.
Un quartier qui bat encore
Aujourd’hui, la vie va plus vite. Trop vite. Hormis ceux qui promènent leur chien, on ne prend plus le temps de s’arrêter sur le chemin, de papoter sur le pas de la porte. Les nouveaux venus ne connaissent pas l’histoire de ce lieu, ni les gens qui l’ont façonné à la sueur de leur front et à la chaleur de leur cœur. Et c’est bien dommage.
Mais pour ceux qui ont grandi là, ou qui y sont revenus après un détour par ailleurs, le cœur des Espinets bat toujours. Plus discret peut-être, mais bien vivant.
J’ai quitté quelques temps ma commune, mais la vie m’a ramené ici et je crois que jamais plus je ne le quitterai, mon doux quartier.
