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Mission New-York à bord du Georges Leygues

Mission New-York à bord du Georges Leygues :

témoignage de mon grand-père

La généalogie ne se limite pas aux noms et aux dates. Elle nous plonge aussi dans les récits de vie de nos ancêtres, ces fragments d’histoire qui nous rapprochent d’eux. Aujourd’hui, je souhaite partager l’un de ces récits, celui de mon grand-père, qui a servi dans la Marine nationale à Toulon à bord du croiseur *Georges Leygues* entre 1947 et 1949. Une période marquée par des voyages maritimes impressionnants et un événement tout à fait exceptionnel : une traversée de l’Atlantique pour une mission secrète à New York à bord du Georges Leygues…

Temps de lecture estimé : 12 minutes

De la campagne à la Marine Nationale

Honoré BONIFACE, Marine Nationale en 1947 à bord du croiseur Georges Leygues
Ce magnifique portrait de mon grand-père Honoré a été colorisée grâce à l’Intelligence Artificielle de l’application Reimagine de MyHeritage.

Mon grand-père maternel, Honoré Boniface, est né en janvier 1927 de parents originaires de Saint-Paul et de Cagnes-sur-Mer. Il a grandi sur la propriété familiale des Vial, à Cagnes, où l’on cultivait les fleurs. L’exploitation familiale ne se limitait pas à l’horticulture : le maraîchage, ainsi que l’élevage de lapins et de volailles, assuraient une autosuffisance précieuse. Malgré la Seconde Guerre mondiale et les privations qu’elle entraînait, la vie à la campagne et son insouciance de jeunesse lui ont permis d’échapper au sentiment de manque, lui offrant une enfance empreinte de simplicité et de résilience.

À 20 ans, comme tous les jeunes hommes de son époque, il devait effectuer son service militaire. Contrairement à ses deux frères, qui suivirent la voie de leur père en devenant pompiers, il choisit une autre destinée. Animé par son goût du voyage et son ouverture sur le monde, il choisit de s’engager dans la Marine Nationale. C’est ainsi qu’il fut affecté à Toulon, à bord du croiseur Georges Leygues. Une photographie du navire trônait fièrement chez lui, témoignage de cette période marquante de sa vie. Ces deux années passées en mer furent une expérience inoubliable qui le façonna à jamais.

 Un navire emblématique de la Marine française

Le *Georges Leygues* était un croiseur léger mis à flot en 1936. On lui attribua ce nom en hommage au ministre de la Marine Georges Leygues qui occupa son poste, sans discontinuité, entre 1917 et 1933 et contribua à faire de la Marine française en son temps la 4e marine du monde.
Il a joué un rôle actif durant la Seconde Guerre mondiale alors que nombreux navires se sabordèrent. Il prit part au débarquement anglo-américano-canadien en Normandie le  puis au débarquement franco-américain du  en Provence. Il participa ensuite à la guerre d’Indochine puis à la crise du canal de Suez. Il a continué à être utilisé dans l’immédiat après-guerre. Il fût désarmé en 1959.

Blog Généalogie Le passé retrouvé - article Georges Leygues mission New-York 1947

Mon grand-père à bord du Georges Leygues : un voyage mémorable à travers l’Atlantique

Mon très cher aïeul me raconta à plusieurs reprises son expérience dans la Marine, tant j’adorais cette histoire ! Pour un jeune paysan provincial de son époque, il était en effet peu commun d’avoir la chance de vivre une telle aventure. Et quelle aventure ! En octobre 1947, alors qu’il n’était encore qu’un jeune matelot, il embarqua à bord du Georges Leygues pour une mission hors du commun : traverser l’Atlantique jusqu’à New York afin de livrer des tonnes de lingots d’or aux États-Unis, en remboursement de la dette de guerre.

Peu de gens connaissent aujourd’hui cette réalité et pensent que les Américains nous ont soutenus sans contrepartie, offrant armes et vies pour libérer l’Europe des griffes de l’Allemagne nazie. Pourtant, si nos deux nations sont restées des alliées si proches depuis plus de 80 ans, c’est aussi parce que la France a tenu à honorer ses engagements.

J’étais si fier que mon grand-père ait pris part à cet événement historique !

Une visite de diplomatique cachant une mission secrète

Le Georges Leygues largue ses amarres le mardi 21 octobre 1947. Si la mission du Georges Leygues fut officiellement présentée comme une visite de courtoisie, quelques journaux de l’époque, ayant eu vent de l’information secrète, ont révélé qu’elle servait avant tout à transporter une importante quantité d’or aux États-Unis. Plusieurs articles d’octobre 1947 attestent du fait que le navire convoyait 90 tonnes d’or dans le cadre des remboursements de la dette de guerre.

En parallèle, une opération culturelle était mise en avant : le croiseur transportait également des tapisseries françaises, dont des chefs-d’œuvre comme « La Dame à la Licorne » et « La suite de l’Apocalypse d’Angers », qui devaient être exposées au Metropolitan Museum of Art de New York pendant plusieurs mois. Ce mélange d’éléments culturels et financiers permettait ainsi de donner à la mission une apparence tout a fait diplomatique, bien que la véritable raison du voyage restait le transfert d’or.

Article du Jounrnal Le Segréen sur le Georges Leygues à New York - 25 Octobre 1947
Article du Journal L'Humanité sur le Georges Leygues à New York - 20 novembre 1947 - 0

Dans cet article du journal L’Humanité, l’auteur ne se prive pas de critiquer les échanges entre les deux nations alliées, notamment au sujet de la livraison des tapisseries. D’un côté, les Français arrivent avec la certitude que leur précieuse cargaison sera accueillie à bras ouverts et aussitôt exposée au Museum de New York ; de l’autre, les douanes américaines exigent le paiement de frais d’importation, alors qu’il avait été assuré aux Français qu’il n’y en aurait pas !

J’apprécie particulièrement la conclusion, formulée avec une pointe d’ironie : « La parole américaine offre, et le commerce américain prend. » Finalement, 80 ans plus tard, les choses n’ont guère changé…

Article du Journal Les Dernières Dépêches de Dijon sur le voyage du Georges Leygues à New York - 23 octobre 1947
Article du Journal La Bourgogne républicaine sur le Georges Leygues à New York - 23 Octobre 1947

Une logique financière et non culturelle

Dans un contexte où la France était en pleine reconstruction et où les ressources étaient limitées, il paraît peu vraisemblable que le gouvernement ait mobilisé un croiseur uniquement pour une visite protocolaire. La France devant encore honorer certaines dettes contractées envers ses alliés, dont les États-Unis, cette mission servait donc avant tout des intérêts économiques et diplomatiques de l’Etat français. La livraison de l’or étant vraissemblablement la véritable raison de ce voyage. Cet épisode illustre bien comment des opérations d’État pouvaient être habilement présentées sous un angle plus symbolique.

Une escale mémorable à New York

Croquis de Luc-Marie BAYLE, Le beau voyage du Georges Leygues

L’arrivée à New York le fut un moment inoubliable pour l’équipage. Après une traversée sous haute surveillance, les marins français eurent l’opportunité de découvrir la ville et de mesurer l’ampleur de la puissance américaine dans l’après-guerre. Mon grand-père se souvenait avec émerveillement des gratte-ciels illuminés, des avenues fourmillantes de vie et de l’accueil chaleureux des New-Yorkais.

Il profita surtout de cette escale pour aller voir l’une de ses cousines qui était mariée à un américain. Ils vivaient dans Manhattan.

À cette époque, la grande chanteuse parisienne Édith Piaf se produisait en concert dans la ville, mais il n’eut malheureusement pas l’occasion d’aller l’écouter. Son meilleur souvenir de New York ? Les vendeurs de lait installés sur les boulevards. Pour lui, c’était fascinant de pouvoir acheter une petite brique de lait directement dans la rue, une habitude totalement inédite pour un jeune français !

témoignage de la Visite de New York par l'équipage du Georges Leygues en octobre 1947
croquis du remorquage du Georges Leygues à Annapolis

Dernière mission : remorquage d’un torpilleur allemand jusqu’à Casablanca

Récit d'un marin de l'équipage du Georges Leygues : Départ de New York pour Annapolis 1947
escale imprévue à Norfolk - Novembre 1947 sur le Georges Leygues

Le Georges Leygues a appareillé vers le sud, remonté la baie de Chesapeake et mouillé en rade d’Annapolis pour prendre en remorque le Z 30, un torpilleur ex-allemand offert par les États-Unis à la Marine française afin d’être convoyé jusqu’à Casablanca. Pendant ce temps, le Z 39 attendait sagement au mouillage. La Marine américaine, faisant preuve d’une grande courtoisie, a mis des embarcations à disposition, permettant à l’équipage français de se rendre facilement à terre.

Le lundi 10 novemebre au matin, une cérémonie officielle s’est tenue en rade pour le transfert du Z 39 à la France, en présence de l’Ambassadeur de France.

Mais les conditions météorologiques se dégradant, les deux navires durent prolonger leur séjour. Le remorquage s’annonçait déjà délicat, et dès le lendemain, le Z 39 cassa sa chaîne non loin de Norfolk. Faute d’autre solution immédiate, la chaîne d’ancre fut utilisée comme chaîne de remorque. Cet incident contraignit les bâtiments à faire escale à Norfolk pour plusieurs jours supplémentaires, un arrêt imprévu qui rallongea encore la mission.

Enfin, la nouvelle chaine de remorque est à poste et se porte bien et la météo s’améliore. Le Georges Leygues reprend son voyage via le cap Hatteras où les températures remontent. Le lundi 24 novembre, les Petites Antilles sont en vue et le temps est magnifique et chaud.

photographie de l'équipage du George Leygues en rade à Fort de France en novembre 1947

Une escale divertissante en Martinique

Sur le chemin du retour, le Georges Leygues fit une escale d’une semaine en Martinique. C’est une semaine paisible et reposante après l’agitation des villes américaines. Cette pause permit aux marins de découvrir l’île aux côtés des militaires locaux, et même d’entreprendre l’ascension du volcan de la Montagne Pelée. Mon grand-père adorait raconter cette partie du voyage avec un enthousiasme communicatif ! Son meilleur souvenir martiniquais ? La saveur unique du rhum mélangé au lait concentré sucré. Nos jeunes marins français n’étaient pas aussi habitués que leurs homologues antillais à consommer du rhum pur, et ce mélange devait sans doute rendre le rhum plus doux à leurs palais novices. Une anecdote savoureuse qui me fait sourire encore aujourd’hui !

Croquis de Luc-Marie BAYLE, escale en Martinique
Récit d'un marin de l'équipage du Georges Leygues : Escale martiniquaise du Georges Leygues
Croquis de Luc-Marie BAYLE, ti'punch en Martinique

Traversée de l’Atlantique et dernière escale à Casablanca

Le navire Z 39 arrive à Casablanca et s’amarre à la jetée Delure. Après un long voyage en mer, l’équipage est soulagé d’accoster. Ils passent trois jours dans la ville, une escale appréciée après quinze jours à traverser l’Atlantique. Le 19 décembre, ils quittent Casablanca et profitent d’une marche normale, sans encombre. Puis le navire traverse les Baléares, où les conditions météorologiques se détériorent avec un fort vent, obligeant à réduire la vitesse. Le 21 décembre, ils rentrent à Toulon, marquant la fin d’un beau voyage dont ils garderont de nombreux souvenirs.

Escale à Casablanca - Georges Leygues Décembre 1947
Fin du voyage du Georges Leygues Décembre 1947

Journal de bord écrit par Jean-François BIDOU

Croquis dessinés par Luc-Marie BAYLE

Héritage et transmission d’une mémoire familiale

Ce voyage fut l’un des moments forts du service militaire de mon grand-père, et en le racontant, il transmettait non seulement une partie de son histoire, mais aussi un pan de l’histoire de France. Ce sont ces récits personnels qui donnent vie aux archives et aux documents familiaux, transformant des faits historiques en souvenirs intimes et vibrants.

Si vous aussi vous avez des ancêtres ayant servi dans la Marine, n’hésitez pas à explorer leurs parcours et à partager leurs histoires. La mémoire familiale est une richesse inestimable qui mérite d’être préservée et transmise aux générations futures.